A l'occasion de l'hommage solennel rendu à la mémoire de Claude Érignac, préfet de la région Corse, préfet de la Corse du Sud. Ajaccio, lundi 09 février 1998.
C'est l'émotion et la tristesse qui nous rassemblent aujourd'hui. Mais c'est aussi l'indignation et le refus.
Un homme est mort, vendredi soir, lâchement assassiné. Cet homme, le préfet Claude Érignac, nombreux ici sont ceux qui l'ont connu, qui l'ont aimé. Personnellement, je lui portais la plus grande estime.
Qui était-il ? D'abord un homme de cœur et de conviction. Ensuite, un homme de contact, attentif à tout et à tous. Enfin et surtout un serviteur de l'Etat, auquel il a consacré toute sa vie.
De l'Yonne à la Loire, du Gers aux Yvelines, puis en Corse, Claude Érignac incarnait une certaine idée du service public, fondé sur le dévouement, l'intégrité, la rigueur morale, la disponibilité et l'ouverture d'esprit. Ici en Corse, il laissera la marque grâce à l'action qu'il a conduite pour lutter contre la violence, soutenir l'économie, affirmer l'identité culturelle de l'ïle.
Cévenol, grand sportif, homme de culture et curieux de toutes les cultures, Claude Érignac était un exemple. Il aurait sans doute dit qu'il n'avait fait que son devoir dans les différents postes qu'il avait occupés avec maîtrise et talent, et c'est vrai. Mais faire son devoir en étant toujours estimé, apprécié, obéi, c'est, tout simplement, accomplir un parcours exemplaire. C'est pourquoi l'émotion est si forte et la tristesse si lourde.
Mais au-delà de cette peine légitime et de l'immense chagrin que vivent son épouse, ses enfants, ses amis, c'est un profond sentiment d'indignation que nous ressentons au fond de nos cœurs.
A travers Claude Érignac, c'est l'autorité de l'Etat et l'intégrité de la France que certains ont voulu attaquer et mettre en cause.
La folie meurtrière, la politique du pire, la dérive mafieuse, ont armé le bras de quelques-uns contre ce que représentait le préfet Claude Érignac, c'est-à-dire l'Etat dont il était l'incarnation et le symbole.
Nous ne le tolérerons pas. Et je l'affirme ici, en présence du Chef du Gouvernement, au nom de l'ensemble des pouvoirs publics et au nom de tous les Français, de Corse comme du continent. Non, nous ne le tolérerons pas.
Les assassins seront punis car ce sont les assassins d'un homme mais aussi les ennemis de la République.
C'est la France unanime, c'est la France debout, par delà les différences, par delà les clivages politiques, que nous représentons ici.
La France est une et indivisible. Certes, elle est faite de régions, de provinces, différentes les unes des autres, avec chacune ses habitants, ses coutumes, son histoire et parfois sa langue. C'est particulièrement vrai de la Corse, dont l'identité et la spécificité sont reconnues de tous.
La France est diverse et c'est notre richesse. Mais il n'est qu'une France. Il n'est qu'un territoire national, soumis, partout, à la même loi et au même droit. La France est fière de la Corse et les Corses sont fiers d'être Français. Contre cette volonté et cette évidence, une poignée de hors la loi, ennemis de leur propre terre, joue la carte de la violence extrême dans un jeu absurde.
Garant de l'unité nationale, je le dis solennellement ici, à Ajaccio : nous ne laisserons pas le crime et le non-droit s'installer en Corse. Nous ne laisserons pas attaquer l'Etat et ses serviteurs. Nous ne laisserons pas se défaire l'unité du pays.
La tragédie que nous vivons interpelle notre conscience. Elle appelle de chacun, en Corse comme sur le continent, le recueillement, la réflexion, mais aussi la mobilisation. Elle exige un sursaut collectif, au nom de la démocratie et de la République.
L'Etat assumera sans défaillance toutes ses responsabilités. Et je demande à nos concitoyens corses, et en particulier aux jeunes, de garder foi en l'avenir. Ensemble nous saurons construire notre destin commun.
Vive la République.
Vive la France.
Témoignage d’André Daguin
ancien chef étoilé à l'Hotel de France à Auch, ancien président de l'Union des métiers des industries de l'hôtellerie
Dans le Gers des années 80 est arrivé un haut fonctionnaire d’un genre nouveau : les Gersois ont accueilli un Préfet aussi souriant que sérieux, aussi précis dans ses dossiers que dans le réglage des braquets de son vélo J. Alvarez.
Il savait être proche sans jamais abolir la distance qu’un Préfet se doit de garder.
Il portait l’uniforme sans avoir l’air déguisé et même en civil c’était le Préfet.
En cette époque de déconcentration il incarnait l’Etat et rien de ce qui se passait dans le département dont il avait la charge ne lui était indifférent.
L’intérêt qu’il portait aux autres n’était pas que de circonstance puisque sa fidélité en amitié ne s’est jamais démentie au fil des postes qu’il occupa après son départ du Gers en Gascogne.
Il avait sur les gens un œil pointu, pénétrant, jamais dépourvu de bienveillance mais son regard montrait qu’il ne fallait pas essayer de le leurrer.
Gourmet, il n’était pas de ceux qui essaient de régler les problèmes en buvant force coups avec les élus, il avait pour eux trop de respect.
Il aimait les siens, Dominique était pour lui la plaque tournant de la famille, elle savait, tout en gardant sa forte personnalité, mettre en valeur les qualités de son mari avec une efficace discrétion.
Tous deux ensemble savaient rire et quand Christophine et Charles – Antoine disaient préférer la nutella au dessert de Joël Robuchon, ils prenaient le même air scandalisé, amusé et attendri.
Il aimait les autres, il aimait son pays, il aimait la vie.
De lâches imbéciles l’ont tué.
Inauguration de la Place Claude Erignac
Chère Madame Erignac,
Chers Christophine, Charles-Antoine,
Monsieur le Ministre de l’Intérieur,
Monsieur le maire du XVIème arrondissement,
Mesdames et Messieurs les élus,
Madame et Messieurs les préfets,
Mesdames et Messieurs,
Le 6 février 1998, il y a six ans déjà, le préfet Claude Erignac était assassiné à Ajaccio.
Cet acte constitue une déchirure, un scandale au sens étymologique du terme, c’est-à-dire un « obstacle » dans l’histoire d’une société démocratique.
Il heurte la conscience humaine. Il est profondément, viscéralement, insupportable. Oui, ceux qui l’ont perpétré sont des adversaires de la civilisation.
Leur crime vient nous rappeler que la République est une richesse qui ne tolère ni faiblesse, ni compromission.
Car atteindre la République, c’est blesser chacune et chacun de nos concitoyens. La République rassemble. Elle est garante d’une diversité harmonieuse et féconde. Elle établit la puissance du droit au nom de la liberté et du progrès.
En se mettant au service de cet idéal, Claude Erignac avait fait le choix le plus noble et le plus exigeant qui soit.
C’est pour saluer la mémoire de ce grand serviteur de l’Etat, compétent, rigoureux, fidèle, que nous sommes réunis aujourd’hui.
C’est le fruit d’une volonté unanime du Conseil de Paris, sur la suggestion de Monsieur Galdin.
Honorer Claude Erignac, c’est évoquer d’abord la constance de son engagement. En effet, de sa nomination comme chef de cabinet du préfet de l’Yonne en 1964 à sa mission ultime, c’est avec le même sens aigu de l’honneur qu’il assumera toujours sa charge. De Nouméa à Roanne, de Nancy à Versailles, le juriste brillant, le gestionnaire attentif, est aussi un homme de dialogue.
Ces qualités rares lui valent d’être nommé en février 1996 préfet de la Région Corse et du département de la Corse du Sud.
Durant deux ans, il s’attache à nouer des relations en profondeur avec la réalité locale qu’il découvre. En effet, il choisit de s’intégrer pleinement à cet environnement complexe et fort de ses traditions séculaires. Avec finesse, il représente un Etat proche et à l’écoute des aspirations des habitants.
D’évidence, l’expérience acquise en Nouvelle Calédonie lui a livré des enseignements qu’il conserve présents à l’esprit lorsqu’il aborde l’Ile de beauté. Déjà, face au conflit Canaques-Caldoches, Claude Erignac a démontré cette volonté intangible de saisir la sensibilité d’une situation qui met en jeu des ingrédients culturels si singuliers.
Dans cette approche mêlant autorité et sens de l’équilibre, Claude Erignac s’emploie à comprendre la Corse, et bientôt à l’aimer.
Dans son cœur pourtant, nul endroit ne peut se substituer à ce que l’un de ses amis appelle son « Tibet mental » : la Lozère. Sa communion est intense avec le Causse, si âpre, si majestueux. Les courbes de la montagne, la beauté sauvage de ce lieu, sont pour lui un espace de plénitude, où le corps se repose, où l’esprit s’évade, porté par l’élégance austère de ce site.
Sans doute Claude Erignac puisait-il dans la richesse d’un tel environnement, l’énergie et la sérénité nécessaires à son action ?
Aujourd’hui, le lieu que nous inaugurons rend précisément hommage au grand serviteur de la République, mais au-delà à la profondeur de l’homme, à l’éclectisme de ses goûts, à la diversité de ses émotions. Ici, sur chacun de ces douze bancs, nous avons fait graver une des nombreuses citations inscrites par Claude Erignac dans son carnet de notes, au hasard de ses lectures, de ses périples, de ses découvertes.
Constellation improbable où se côtoient René Char et André Malraux, Woody Allen et Marivaux, Victor Hugo et Abraham Lincoln, Oscar Wilde et Goethe. Toutes ces maximes seront projetées la nuit sur la façade de l’immeuble voisin qui surplombe l’entrée de la place.
A travers cette configuration conçue en étroite synergie avec sa famille, c’est l’homme de culture qui transparaît.
Son attachement à des valeurs, son amour de l’Art, son rapport à la vie collective forgent un destin qui semble résumé par ces mots si puissants de Voltaire : « je combats ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ».
A Madame Erignac, à Christophine, à Charles-Antoine, à tous ses proches je veux dire l’honneur que nous éprouvons à partager ce moment de souvenir, de reconnaissance et de fidélité.
Tel est le message que Paris voulait exprimer, six ans plus tard. Car cette alchimie fertile célèbre aussi une rencontre. Aujourd’hui, notre cité accueille dans sa mémoire le nom d’un homme libre : son cheminement, sa droiture et l’attention qu’il portait aux autres, lui valent désormais de côtoyer tous ces patronymes magnifiques qui forment le plus beau, le plus éternel, des cortèges humains.
Ce témoignage est à la fois l’expression de souvenirs professionnels et de la pérennité d’une amitié qui est à l’image de celui qui en a été l’initiateur.
Quand on est conservateur du corps d’état et que l’on dirige un musée en région, le représentant de l’état le plus proche est le préfet. C’est la raison pour laquelle de 1989 à 1993, lorsque Claude Erignac était préfet de Meurthe et Moselle et que le musée des beaux-arts, dont j’avais la responsabilité, était l’objet d’un grand projet de rénovation et d’extension dans lequel l’Etat était un des principaux partenaires, j’ai eu à maintes reprises l’occasion de bénéficier
1. de sa compétence et de son efficacité,
2. de sa rigueur ,
3. de son impressionnante capacité de travail,
4. de sa constante objectivité,
5. de son désintéressement,
6. de son ouverture d’esprit.
Ses références étaient l’équité et l’intérêt supérieur de l’Etat. Jamais il ne semblait ébranlé par une quelconque turbulence et il poursuivait avec constance ce qui lui semblait être le bon et le droit chemin, s’attachant à l’essentiel, sans jamais perdre de vue la diversité et la richesse de ses interlocuteurs si modestes soient ils. Il possédait en outre un solide sens de l’humour, qui l’empêchait toujours de se prendre trop au sérieux. Si dans le métier de conservateur, les relations avec les préfets sont fréquentes, dans l’échelle des souvenirs il y a ceux que l’on oublie et ceux dont le souvenir demeure. Le préfet Claude Erignac fait partie de ceux que l’on n’oublie pas, à cause de sa stature à cause de son destin.
Mais ce destin lui-même aurait pu avec le temps s’estomper et devenir un accident de l’histoire, tragique certes, mais qui appartient au passé. Comment expliquer qu’après dix ans la présence du préfet Claude Erignac soit toujours aussi vive, comme en témoigne encore aujourd’hui l’attachement de ceux qui l’ont connu, concrétisé par cette rue qui porte son nom à Nancy, tandis que dans d’autres villes caserne ou école l’honorent. C’est à Nancy aussi qu’à l’annonce de son décès une foule impressionnante, où se mêlaient croyants et non croyants, a convergé vers la cathédrale pour dire d’une seule voix son incrédulité et son incompréhension devant cette tragédie révoltante, à laquelle nul ne pouvait adhérer. C’est dans plusieurs académies que les concours scolaires organisés par l’Association Claude Erignac, témoignent de cet écho toujours vibrant que les enseignants prennent à cœur de transmettre aux élèves.. Pour avoir assisté à des remises de prix, je peux témoigner de l’ardeur et de la fierté des enseignants qui pérennisent ainsi sa mémoire et insufflent à leurs élèves la valeur de cet exemple, l’importance du symbole qu’il est aujourd’hui devenu, et qui leur montre comment on peut aller au bout d’un engagement total au service de l’Etat. De cette façon peut être, de tels exemples servent, mais c’est bien cher payer.
On a voulu par sa mort porter atteinte à l’Etat qu’il représentait avec tant de justesse et de prestance, et l’on a par ce geste injuste et criminel, qui n’a servi à rien, arraché un homme à la vie et brisé une famille unie.
Hommage de M. le Président de la République au Préfet Claude ERIGNAC
Hôtel de Beauvau – Mercredi 6 février 2008
Il y a dix ans, le 6 février 1998, le Préfet Claude ERIGNAC tombait sous les balles, assassiné par des lâches qui s’en prenaient, en réalité, à la République.
Ces lâches ont arraché Claude ERIGNAC à sa famille, à ses amis et à la France. Ils n’ont pas réussi à faire mourir la République dans l’île.
Homme de culture, homme de conviction, homme de foi, Claude ERIGNAC s’inscrivait dans la tradition du dévouement aux autres, tout en s’appliquant à lui-même une morale et une discipline rigoureuses.
Comme son père, Claude ERIGNAC avait choisi le service de l’Etat, le respect de la loi, le souci et l’écoute des autres, la solidarité et le courage. Comme son père, il avait choisi le corps préfectoral, ce corps qui assure la continuité de l’Etat. Avec cette tradition ancrée en lui, il était devenu l’un des meilleurs défenseurs de ces valeurs républicaines et avait su, par le dialogue et la confiance, instaurer entre la population, les élus et l’Etat une autre relation et ce, dans tous les départements où il a eu l’honneur de servir.
En Corse, dont il était le préfet de la région, il avait mené une action inlassable pour soutenir l’économie locale, pour affirmer l’identité culturelle corse et pour lutter contre la violence. Il avait su nouer une relation particulière avec les Corses auxquels il vouait un profond attachement.
Il remplissait avec abnégation cette mission difficile dans un contexte de tensions et de violences d’une minorité contre la grande majorité des femmes et des hommes de l’île.
Au lendemain du 6 février 1998, la Corse et le continent se sont réveillés profondément choqués par ce drame. La population a dénoncé ce geste atroce, et a manifesté son dégoût pour la violence.
La République avait le devoir de poursuivre et de trouver les coupables de ce lâche assassinat et de les déférer à la justice.
Sur le fond, il ne m’appartient pas de me prononcer sur les responsabilités de ceux que la justice a condamnés, mais je veux affirmer que leurs procès ont été conduits dans le respect absolu des droits de la défense et avec un grand sens de l’équité. C’est aussi l’honneur de la République que de garantir les droits de chacun, à commencer par ceux des victimes, mais aussi ceux des prévenus.
Le Préfet Claude ERIGNAC a été assassiné et la France a été marquée par ce crime. Il est de notre devoir d’honorer sa mémoire, mais aussi de réaffirmer solennellement, en cette cérémonie anniversaire, que l’action violente, sous quelque motif que ce soit condamne ceux qui s’y engagent.
Le Préfet Claude ERIGNAC incarnait la République, une République de dialogue d’ouverture, une République fraternelle. C’est cette entité exceptionnelle qui garantit les devoirs, les droits et les espoirs de tous les Français qu’un groupuscule irresponsable a voulu atteindre.
Ce geste impardonnable n’est pas celui de la Corse, ce geste impardonnable n’est pas celui des Corses, c’est celui d’hommes perdus qui ont abandonné toute valeur si tant est qu’il n'en ait jamais eues et qui sont l’inverse de ce qu’est la civilisation.
La Corse ne doit pas oublier cet acte odieux, ne doit pas oublier le sang de ce grand Républicain qui a été versé sur son sol. Le temps ne doit pas effacer, le temps ne doit pas minorer cet acte qui a été une insulte lancée au visage des Corses.
Mais la Corse doit aussi tirer les leçons de l’impasse dans laquelle une infime minorité d’individus essaie de l’entrainer encore et encore dans une aventure destructrice. Les Corses ne sont pas responsables mais ils ne sont pas irresponsables non plus. Ma vision de la Corse, c’est celle d’une Corse qui veut un chemin de paix, de développement, qui veut un chemin de progrès à partager ensemble.
La France n’a jamais fléchi face au terrorisme et la France ne se soumettra jamais à cette menace. La République, dans chacun de ses territoires, n’acceptera pas la contrainte de la violence, ni la pression de la peur. La France ne peut supporter qu’on tente de museler la démocratie, de quelque manière que ce soit.
Derrière de faux-semblants idéologiques, il y a le plus souvent le crime, le racket, la malhonnêteté, les combines, l’enrichissement crapuleux pour des crapules. J’ai une trop haute idée de la politique pour l’assimiler à l’agissement de quelques crapules.
La justice est passée et il n’était que temps. Je me souviens très bien Madame, de ces nombreux rendezvous que nous avons eus ensemble alors que l’Etat était ridiculisé, parce qu’on laissait courir les assassins présumés du Préfet ERIGNAC. Et vous, vous savez les efforts que nous avons faits, ici, pour les attraper. Et aujourd’hui, des voix s’élèvent pour dire leur rejet de vivre dans la terreur, leur refus de se soumettre aux pressions mafieuses, leur volonté de vivre dans la paix, dans la liberté et dans la recherche de la fraternité. Je salue leur courage et je reconnais dans cette démarche le vrai sens de l’honneur des Corses, qui ne sont pas représentés par cette infime minorité qui me disait de ne pas trop en faire sur COLONNA, qu’il fallait oublier et de ne pas trop en faire sur les autres. Eh bien moi, je pense qu’en la matière, on n’en fait jamais assez.
Les évènements récents nous apprennent que l’oubli guette ceux qui étaient trop jeunes au moment de ces évènements, pour comprendre l’inanité des voies dans lesquelles ils s’engagent. Et je veux dire que l’incendie des locaux de l’Assemblée territoriale est un geste grave, inacceptable, inadmissible, qu’il est une atteinte à l’expression démocratique. Et je mets en garde car un jour des attentats aveugles tueront un jour des Corses, des innocents. J’appelle donc chacun à un sursaut citoyen pour rejeter la violence et accepter un dialogue sincère.
J’ai pris vis-à-vis de la Corse des engagements, je les tiendrai dans tous les domaines économiques, sociaux, culturels etc. Et également pour l’apprentissage de la langue corse et également pour le rapprochement des détenus. En cette journée de commémoration de cet évènement si douloureux je veux tendre la main, devant vous, Madame et votre famille, qui êtes si dignes, je veux tendre la main à tous les Corses qui sont décidés à bâtir un avenir fait d’espoir et de paix. Puisse cet appel être entendu. Et que chacun comprenne qu’avec la Ministre de l’Intérieur, je lance cet appel mais que personne n’attende ni faiblesse, ni indulgence à l’endroit des mafieux.
Alors, mes derniers mots seront pour vous, Madame, et pour vos enfants. Durant ces dix années, les épreuves ne vous ont pas été épargnées. Je voudrais saluer au nom de tous ici, et notamment d’Antoine RUFENACHT le si fidèle Président de l’association, je voudrais donc saluer respectueusement et si vous me le permettez, avec beaucoup d’affection, votre courage, votre dignité, votre volonté tenace que la vérité soit mise au grand jour, sans jamais exprimer de la haine, simplement pour le respect dû à la mémoire de votre mari. Au travers de l’association qui aujourd’hui porte son nom, vous oeuvrez pour la défense des valeurs sur lesquelles il a fondé sa vie. J’ai bien du chagrin pour vous, qui avez eu à connaître tous ces procès. On aurait dû vous l’épargner. Et croyez bien que j’ai souvent été près de vous.
Soyez assurée, Madame, que pour tous les fonctionnaires qui sont autour de nous, le Préfet Claude ERIGNAC, votre mari et votre père, restera un exemple. Nous veillerons à ce que cet exemple ne soit jamais oublié. Quant à la Corse, je sais bien qu’elle est victime, elle a besoin que la main de l’Etat soit tenue fermement. Il y a eu trop d’indulgences dans le passé, il n’y a pas eu assez de fermeté. Ce temps est terminé. Et croyez bien que si j’ai voulu faire cette cérémonie en présence de Michèle ALLIOT-MARIE, dans ce ministère que j’aime tant, au milieu d’hommes et de femmes où je connais tant d’amis, c’est parce que ce qui s’est passé, il y a dix ans, ne pouvait pas être oublié. C’est trop grave, on ne joue pas avec la vie des hommes et on ne joue pas avec la vie d’un fonctionnaire comme cela. Et j’ai voulu appeler ceux qui ont fait cela par leur nom : des assassins. Et l’Etat est du côté des victimes, des honnêtes gens, pas des crapules et pas des assassins. Et à ceux qui ont dit tant de choses, toutes ces dernières années, je voudrais qu’ils regardent le désastre d’une famille dévastée par cet assassinat et d’un Etat qu’on a voulu humilier. La Corse mérite mieux que cela. Je serai au côté de la Corse et des Corses mais je n’hésiterai pas à dire ce que je pense et à en tirer les conséquences chaque fois qu’on voudra briser les valeurs de la République.
Madame, nous étions tous heureux d’être à vos côtés. Finalement, on se sent tous un peu membres de votre famille.
Que vive la mémoire de votre mari.
Le sous-préfet au champ d’honneur
1981, élection de François Mitterrand. La France de gauche en rêvait depuis 25 ans. Une bonne partie des élites conservatrices excédée par la fin des années Giscard a voté pour ce « rad-soc » dont elle pense qu’il fera tout, sauf ce qu’il a promis ; elle déchante vite, alors que les partisans de la force tranquille voient leurs vœux un à un exaucés.
C’est dans ce contexte que l’on voit arriver à Roanne un nouveau « Commissaire-Adjoint de la République », dont d’aucuns pensent qu’il s’agit d’un alluvion de la vague rose ; pour d’autres, ce jeune haut-fonctionnaire très comme il faut, bronzé, sportif, à l’air si « convenable » avec sa jeune et belle épouse, ses charmants bambins et son labrador, ne peut-être que bien pensant (lire : de droite…) Chacun tente de le décrypter, de comprendre « où il penche », aucun n’y parvient.
Claude Erignac ne se livre pas, mais il agit. Il impose un style nouveau, insuffle une énergie à cette ville frappée par l’agonie des ARCT, le désastre économique du textile, à ce pays où il fait si bon vivre, mais où l’on se sent oublié, enclavé dans l’espace par l’absence de liaisons ferroviaires ou routières rapides, et dans le temps par des mentalités formatées au XIXème siècle.
J’ai très vite rencontré le Commissaire-Adjoint de la République « en situation » ; j’étais alors vice-président de la Chambre de Commerce et d’Industrie du Roannais (CCIR) en charge de la Formation et à ce titre je participais à de nombreuses réunion avec les partenaires sociaux, un peu moins partenaires à l’époque qu’ils ne l’auraient dû. Je dois rendre hommage à l’impartialité de Claude Erignac, et à une absence de démagogie dont témoignait l’égale popularité dont il jouissait auprès de tous à l’issue des discussions. Il ne cherchait pas à être aimé –maniant quand il le fallait l’ironie ou la provocation- mais il savait séduire et nolens volens faisait avancer les dossiers qu’ il incitait les responsables économiques à constituer, avant de les appuyer au bon moment, au bon endroit, grâce à cet entregent qui fut sa marque. Il travaillait beaucoup et exigeait beaucoup.
Ses amitiés locales furent éclectiques et fortement liées aux sports qu’il pratiquait avec excellence (vélo, basket, tennis) ; tous étaient ses amis, mais lui seul sut de combien il fut l’ami…Il se livrait peu, et pourtant savait être proche et attentif aux autres, sans se départir d’une formidable lucidité. Je ne l’ai vu qu’une fois en difficulté, c’est quand nous avons réussi à faire couler un canoë dans un Tarn inhabituellement paisible ; après tout, l’eau n’est pas un élément familier à un natif du Causse … Pas rancunier, Claude devait, avant son départ, me remettre les Palmes Académiques.
Ses qualités furent vite reconnues par sa hiérarchie, et il obtint rapidement la promotion qu’il méritait ; c’est en Préfet du Gers qu’il quitta Roanne, au désespoir de ses nouveaux amis et des responsables économiques qui se lamentaient « de ne jamais en retrouver un comme celui-là ».
